Pour des nuits urbaines durables et inclusives

2018-2020

Dominique Crozat

Au cours des dernières décennies, un certain nombre de changements sociaux et politiques ont profondément modifié la fréquentation et le statut de la nuit urbaine dans la plupart des pays européens. Cela amène les scientifiques à parler d’une « nocturnalisation » progressive d'un nombre croissant de pratiques sociales et activités économiques pour cerner la transformation de la nuit, jadis un temps mort, en un espace-temps économiquement productif et socialement attirant. C’est aussi parce que, dans ce nouveau contexte, le développement d'une vie nocturne animée et dynamique est devenu pour beaucoup de villes une stratégie majeure d’attractivité et/ou de régénération urbaine.

Longtemps apanage des grandes capitales quand Londres et Paris se disputaient le titre de « Ville lumière », la vie nocturne est devenue à la fin du 20e siècle, un élément important de l'économie urbaine et un facteur séduisant pour les touristes, les étudiants et l'attraction de nouveaux résidents de la plupart des métropoles régionales du continent. De fait, au début du siècle dernier, la vie nocturne ne concerne que quelques quartiers mythiques, Pigalle ou Alexanderplatz, et des populations peu nombreuses : d’un côté les élites sociales, culturelles et économiques, de l’autre le bas de l’échelle sociale, souvent des marginaux. Même si la concentration spatiale permet parfois à ces deux extrêmes de se rencontrer, pour le reste de la population la sortie nocturne reste exceptionnelle et se limite alors au samedi soir.

 

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On peut cibler deux nouveautés majeures récentes : depuis les années 2000, cette réalité concerne aussi de nombreux centres de taille moyenne: le slogan publicitaire de l’Office de Tourisme de Montpellier vante alors « la ville où le soleil ne se couche jamais ». Aujourd’hui, ce sont des agglomérations de 50 000 habitants qui ont la prétention de développer leur vie nocturne. Par ailleurs, si on voit les jeunes dominer, les sorties nocturnes concernent maintenant toutes les tranches d’âges avec un développement récent des 40-70 ans, économiquement beaucoup plus solvables. Aujourd’hui, on n’imagine plus guère une sortie autrement que nocturne et jamais la fièvre du samedi soir (comme des jours précédents d’ailleurs) n’a aussi bien fonctionné. Dans la société du loisir, sortir est autant recherche d’un plaisir individuel qu’un mode de sociabilité devenu majeur, parfois même une prescription : un jeune qui ne sort pas est décrit comme renfermé et parfois même suspecté de pathologies incertaines…

On comprend donc mieux les efforts de nombreuses villes. Efforts couronnés de succès puisque les flux de noctambules sont toujours plus nombreux. Pour les acteurs publics comme économiques, c’est un eldorado incontestable mais parfois surestimé, surtout lorsqu’on n’a pas encore vraiment développé ces activités dans sa ville… Il demeure que le poids économique des activités nocturnes est devenu majeur. C’est un des moteurs des activités de loisir et touristiques alors que les touristes ne veulent plus se contenter de rentrer sagement à leur hôtel dès la fin de l’après-midi. A-t-on remarqué que, dans beaucoup de ces derniers, les grandes salles à manger et salons ont progressivement disparu car les touristes sortent en ville le soir ?

Plus largement, si on ne parle pas encore vraiment de secteur économique, et malgré le manque d’informations précises excepté dans quelques grandes villes, la nuit génère aujourd’hui une activité économique conséquente. En effet, il est raisonnable de considérer que, en France, hors services publics (hôpitaux, police, pompiers…) et hors travail posté dans l’industrie, les activités nocturnes font vivre 80 à 100 000 personnes, soit une population supérieure à celle qui travaille dans l’industrie pharmaceutique et équivalente à celle de l’industrie du textile-habillement. Vu autrement, cela représente plus ou autant que l’ensemble de la population active dans une vingtaine de départements (Meuse, Ariège, Nièvre, Cantal, les Corses, Hautes-Pyrénées, Haute-Loire, Guyane, etc.)… Il faut donc cesser de considérer ce secteur avec un sourire entendu : la dimension économique des activités nocturnes n’est plus aussi marginale qu’elle pouvait l’être voici un demi-siècle.

Cependant, la nuit reste aussi source d’ambiguïtés dans deux registres : les représentations que nous y attachons et les effets secondaires que cette évolution des usages de la ville génère. On peut parler d’une confrontation équivoque et complexe entre réel et désir/virtualité de la nuit, tant du côté des imaginaires que de l’organisation très concrète de ce temps urbain spécifique.

Du côté des représentations, il faut bien convenir que malgré bientôt deux siècles d’éclairage public, à l’origine de cet essor des activités nocturnes, nos conceptions n’ont guère évolué. Derrière la mutation contemporaine de la nuit, il apparaît préférable de voir une multiplication des usagers de la nuit, plus que de ses usages. En effet, malgré une véritable révolution, engagée à partir du milieu du XIXe siècle et la généralisation de l’éclairage public, les valeurs qui sont associées à la nuit n’ont pas fondamentalement changées.

Finalement, la nuit est restée un temps mort ; certes, on la valorise mieux en déplaçant et élargissant les lieux de la « nuit utile » avec surtout une meilleure gestion technique, en particulier lumineuse. Mais, globalement, on constate une stabilité des représentations des espaces nocturnes : malgré le changement de statut de certains quartiers et la densification globale de la fréquentation, les modalités de la catégorisation des espaces nocturnes sont stables. Nos conceptions contemporaines de la nuit n’ont pas encore fondamentalement changé, ou seulement à la marge. On peut simplifier en les organisant en quatre registres de représentations, quatre figures spatiales d’une nuit très réglée avec quelques changements et beaucoup de permanences

  • La nuit transgressive, répulsive ou festive mais selon des temporalités précises, et concentrée le plus souvent dans les centres sauf pour les plus grandes villes.
  • Le renforcement des contrastes des paysages nocturnes qui construit ainsi des oppositions fortes entre dense/désert, riches/pauvres, nature/ville, icône/banal.
  • La nuit intime : l’apaisement de la ville dans la nuit, cette sensation qu’on retrouve dans le célèbre «Nighthawks» de Edward Hopper (1942).
  • La nuit des mouvements avec l’alternance centre-périphéries pour penser et donner à voir une hiérarchie urbaine et, de fait sociale ; seule une minorité élargie récemment participe à la vie nocturne. Mais c’est aussi le contraste des expériences du monde qui fait du fêtard un être différent : on revient ainsi à Hopper et «Nighthawks» (Les noctambules comme faucons de la nuit).

Ainsi, se dessine un paradoxe : nos représentations nous amènent vers ce qu’incarne cette périphérie vide et silencieuse quand nous en recherchons les émotions en fréquentant des lieux centraux, très éclairés, très peuplés… La nocturnalisation des villes semble reposer sur des logiques nécessairement ambivalentes, capable de remplir des lieux avec des foules d’inconnus devenus fugacement proches et en même temps (dé)laisser des déserts où domine l’omniprésence de la nuit, un univers marqué par l’indécision totale de la ville nocturne ; les lumières et le bruit de nos centralités festives laissent à l’écart de larges espaces avec des ambiances fugaces et une indétermination d’un espace commun, fortement ségrégué avec la localisation systématiquement périphérique de certaines activités en particulier celles en lien à la drogue, la violence et, dans une moindre mesure au sexe. Mais la ville périphérique nocturne, c’est surtout un assemblage de lieux où il ne se passe rien, dans une indifférence générale, l’indifférenciation des lieux, l’indifférence des hommes : une ville en noir et blanc, silencieuse, comme dans l’excellent Cimêncio de Cera et Lopes[1], Cimêncio, contraction de silence et ciment, quand la ville devient surtout périphérie.

C’est la nuit qui crée « une alternance dans le réel » (Michaël Fœssel[2]) pour permettre à la ville de prendre réalité car les images s’efforcent d’échapper à leur virtualité. Pour Fœssel, c’est une ville de l’imprévisible, non inscrite dans les routines du quotidien diurne, qu’on la pratique près ou loin des sunlights des quartiers des bars. Et lorsqu’on parle de dernière frontière[3], c’est aussi dans ce sens qu’il faut la comprendre : un univers qui n’est pas complètement planifié. Durant les journées de ces rencontres européennes, nous avons été confrontés plusieurs fois à la même ambiguïté lorsque certains évoquaient un excès de contrôles et de réglementations pour demander plus tard une meilleure régulation par les autorités publiques ...

En effet, dans l’autre registre de l’organisation concrète de ce temps urbain spécifique, les effets secondaires générés par cet essor important et récent des pratiques nocturnes se révèlent importants. L'expansion des activités de loisirs nocturnes a produit un certain nombre de problèmes qui sont également principalement en lien avec l'augmentation constante des contrastes produits par des utilisations simultanées et antagonistes de l'espace urbain souvent caractérisées par des besoins difficiles à concilier. Ces problèmes restent souvent sous-estimés par les acteurs, même si durant les rencontres de Lyon, nous avons pu entendre des représentants de collectivités (Rotterdam par exemple) qui s’efforcent d’envisager lucidement la nuit dans toutes ses dimensions. Au-delà, il est plus difficile de trouver des solutions.

Ainsi, "le droit à la nuit" est aujourd’hui revendiqué par différents acteurs : les résidents invoquent un droit au repos, les établissements de vie nocturne et leurs clients parlent plutôt d'un droit à l'amusement. Comme l’ont montré Nofre et Giordano[4] pour Barcelone, dans certaines villes plus précocement impliquées dans un développement important de la vie nocturne, cela peut générer des contestations importantes de ce qui est devenu un véritable modèle économique.

Face à cette nouvelle situation, les politiques de la ville n’ont pas pris une position définitive et univoque puisqu’elles sont elles-mêmes dépendantes de plusieurs logiques contradictoires : on a vu que les autorités municipales veulent développer la nuit festive et culturelle pour son intérêt économique et son image positive. Mais elles sont également amenées à se préoccuper des résidents, qui votent, contrairement aux touristes et clients venus de plus lointaines périphéries... Ces tiraillements entre intérêts contradictoires se traduisent par des politiques variées : certains acteurs publics proposent des solutions radicales (fermetures obligatoires précoce des activités nocturnes) tandis que d'autres sont plutôt enclins à des solutions basées sur la médiation, souvent sans satisfaire pleinement les différents acteurs.

S’y ajoute la nécessaire prise en compte d’autres dimensions problématiques en particulier en matière de santé avec les drogues ou la suralcoolisation quand le binge drinking se répand partout en Europe. Se pose aussi la question du renforcement des ségrégations : les quartiers périphériques mal desservis par les transports en commun sont encore plus marginalisés la nuit que le jour. L’élargissement important de la clientèle nocturne aux populations de 40 à 70 ans ne masque pas un renforcement des contrastes dans la population : en Europe, la fête nocturne concerne ainsi plutôt une population jeune, blanche, éduquée quand d’autres groupes se sentent exclus de pratiques toujours plus valorisées. Paradoxe puisque la vie nocturne a pris une importance croissante dans les stratégies de régénération urbaine et alors même qu’on s’efforce partout de déployer un large éventail de politiques et de mesures pour limiter les problèmes d’inégalités socio-spatiales…

Au final, si les agents économiques se sont plutôt mieux adaptés, la nuit urbaine reste encore maladroitement insérée tant dans les politiques publiques que la législation qui restent dépendantes de logiques diurnes ; il demeure d’actualité de penser des modes de fonctionnement comme de régulation qui soient plus ajustés, spécifiques à ces temporalités particulières, capables de prendre en compte tous les espaces de la nuit et toutes les populations, pas seulement les centres villes festifs et les jeunes blancs des classes moyennes.

Cela ne doit pas masquer ni pénaliser la poursuite du développement d’une des économies les plus dynamiques qui soit dans les pays occidentaux. Ni masquer de réels progrès concernant par exemple la sécurité qui a permis, en particulier, de rendre plus aisé l’accès des femmes à la vie nocturne. La nocturnalisation est d’abord une massification et nous débutons dans l’adaptation des cadres sociaux, légaux ou économiques. C’est donc tout l’intérêt de ces rencontres européennes de la nuit que de permettre un partage d’expériences, d’idées et de propositions pour une construction progressive d’un cadre harmonieux capable d’accueillir tout le monde et construire vraiment ce que Burgel[5] nomme la ville festive.

[1] Cera, N., Lopes, D., (2003), Cimêncio, Lisbonne, Fenda, 167 p. et <en ligne> http://www.nunocera.com

[2] Fœssel, M. (2017) La nuit, vivre sans témoin, Paris, Autrement, 177p.

[3] Gwiazdzinski, L. (2005) La nuit, dernière frontière de la ville, Paris, Ed. de l’Aube

[4] Jordi Nofre, Emanuele Giordano, Adam Eldridge, João Martins, Jorge Sequera. Tourism, nightlife and planning: challenges and opportunities for community liveability in Barceloneta. Tourism Geographies, Taylor & Francis (Routledge), 2017, https://halshs.archives-ouvertes.fr/halshs-01601128

[5] Burgel, G. (1993) La ville aujourd’hui. Hachette, coll. Pluriel.