Communiqué de presse

Dans un article publié dans Futures & Foresight Science , des scientifiques du Cirad analysent 83 scénarios qui imaginent « le monde d’après », tous produits entre mars et avril 2020, soit en plein cœur du premier confinement européen. Les résultats montrent que la majorité de ces scénarios tendent vers la continuité d’un modèle basé sur la croissance économique, sur le mode « business as usual ». Les auteurs mettent en garde contre ce manque d’imagination et appellent à une vraie culture de l’anticipation.

 

60 % des scénarios analysés* s’appuient sur la croissance économique comme valeur centrale : si les visions de la « reprise économique » diffèrent, la majorité de ces futurs imaginés proposent donc une continuité et un retour relatif à la normale. Alors que la crise actuelle représente un moment unique pour repenser nos sociétés, les scientifiques à l’origine de l’analyse s’inquiètent du manque d’alternatives proposées lors de cette première vague épidémique en Europe.

« L’un des rôles des prospectivistes, à travers notamment la réalisation de scénarios, est de révéler des modes de fonctionnement alternatifs, souligne Robin Bourgeois, prospectiviste au Cirad et co-auteur de l’article. Or, ce que l’on voit avec les scénarios proposés au plus fort de la première vague en Europe, c’est un manque de créativité, comme si un monde où la croissance économique n’était pas la valeur centrale était inimaginable ».

Un « retour à la normale » malgré une crise planétaire ?

Pour organiser les scénarios produits au début de la crise, les chercheurs se sont basés sur une classification répandue chez les prospectivistes : les quatre archétypes de Dator.

  • La continuité : les scénarios reposent sur une évolution fondée sur la croissance économique

Sur les 83 scénarios analysés, 50 (60 %) placent la croissance économique au cœur du « monde d’après » … Un retour plus ou moins identique à l’avant covid-19 est annoncé dans 32 scénarios. Neuf autres imaginent une croissance fragmentée par une mondialisation perturbée. Les neuf derniers scénarios proposent une croissance « meilleure », plus verte et plus juste.

  • L’effondrement : le modèle actuel s’effondre et la survie devient la valeur centrale

Quatorze scénarios (17 %) indiquent une succession de crises qui amènent à l’effondrement de nos sociétés. Douze de ces scénarios imaginent une amplification de la crise actuelle, avec l’apparition de nouvelles souches de la covid-19 et l’absence de vaccins fonctionnels. Plusieurs scénarios y ajoutent des chocs environnementaux et climatiques.

  • La discipline : d’autres valeurs prennent le pas sur la croissance économique (redistribution, solidarité, écologie, etc.)

Treize scénarios (16 %) présentent un changement vers des valeurs plus écologiques et solidaires. Des nouveaux modes de production sont imaginés afin de gérer plus durablement les ressources et éviter une nouvelle crise sanitaire. Le « monde d’après » y figure comme un monde post-croissance, soit une discontinuité majeure.

Au sein de cette catégorie, deux types de scénarios se distinguent : ceux qui mettent l’accent sur le rôle de l’Etat comme moteur de la transition, et ceux qui axent sur des modes d’organisation décentralisés et participatifs.

  • La transformation : le progrès technique transforme à tel point la société que les valeurs fondamentales du vivant s’en trouvent modifiées (intelligence artificielle, humain augmenté, téléportation…)

Enfin, 6 scénarios (7 %) reposent sur le développement des nouvelles technologies. Le recours au télétravail et les activités virtuelles prennent le pas dans notre quotidien. Certains scénarios indiquent un changement vers des scénarios de type « discipline », soit une amélioration technologique au service de la protection de l’environnement, du développement d’une alimentation moins carnée, ou encore du bien-être plutôt que la compétition économique.

Denis Pesche, sociologue au Cirad et co-auteur de l’article, s’étonne de ces résultats : « Notre hypothèse de base était la suivante : les crises étant souvent porteuses d’innovations et de créativité, les scénarios imaginés au cœur d’un événement sans précédent, comme le confinement de mars dernier, devaient proposer des alternatives inédites, voire radicales. Or, c’est finalement l’inverse : le retour à la normal est majoritaire ! »

Pour expliquer cette tendance à la normalité, les scientifiques avancent quelques pistes : effet de sidération dû à la crise, type de méthodes utilisé, incapacités à penser des alternatives autrement que par le retour à la normalité… et peut-être aussi une culture de l’anticipation trop peu développée dans nos sociétés. Penser l’avenir autrement semblerait en effet plus difficile en temps de crise qu’en temps normal.

« Parmi la plupart des scénarios construits, nous avons remarqué que certaines grandes variables, habituellement présentes dans les travaux de prospective, étaient très peu présentes. Notamment le changement climatique ou la démographie , précise Camille Jahel, modélisatrice au Cirad et co-auteur de l’article. Cela nous indique que le choix des méthodes, peut-être dicté par l’urgence de la situation, n’a pas permis d’avoir une vue plus globale du futur. Il est donc important, en temps de crise, de s’appuyer sur des méthodes capables d’éviter ces biais ».

Accompagner le développement d’une culture de l’anticipation pour aider les sociétés à penser à leur avenir

Au Cirad, plusieurs équipes travaillent à développer la culture de l’anticipation dans les sociétés du Sud, c’est-à-dire à développer leur faculté à imaginer différents scénarios de leurs futurs, afin qu’ils puissent choisir leur avenir.

Au Sénégal par exemple, la zone des Niayes, la première zone de productions agricoles du pays, fait face à de nombreux défis : baisse de la nappe phréatique, étalement urbain, pollution… A l’occasion d’ateliers qui ont duré deux semaines, Camille Jahel et Robin Bourgeois ont encadré la co-construction de scénarios par divers acteurs de la région – des secteurs allant de la gestion des déchets à l’aménagement du territoire, de l’agriculture à l’éducation... Six futurs ont été imaginés, ainsi que les chemins pour y parvenir. Ce travail de prospective a donné lieu à plusieurs restitutions et débats, portés par les participants aux ateliers, sur l’avenir que les habitants de Niayes souhaitent donner à leur région.

Voir les 6 scénarios co-construits de Niayès d'ici 2040

 

« Développer une culture de l’anticipation, formuler des scénarios alternatifs en dehors des crises… , note Robin Bourgeois. Si l’on veut pouvoir s’adapter à différentes situations, il faut que l’on soit capable d’imaginer d’autres logiques, d’autres systèmes, sans attendre la prochaine crise. Ne pas être capable de penser autre chose qu’un retour à la normale, alors que le système actuel favorise les dégradations environnementales et donc les potentielles crises sanitaires, cela pose question ».

 

Référence

Camille Jahel, Robin Bourgeois, Denis Pesche, Marie de Lattre‐Gasquet, Etienne Delay. Has the COVID‐19 crisis changed our relationship to the future? Futures & Foresight Science

*Les 83 scénarios proviennent d’un corpus de 23 textes, issus de sources francophones et anglophones. Parmi les auteurs de ces scénarios, 5 sont basés en France, 4 au Royaume-Uni, 3 aux Etats-Unis, 2 en Europe (pays non spécifié), 2 en Belgique, 1 aux Pays-Bas, 1 en Australie, 1 à Dubaï, 1 en Indonésie.

 

La pandémie de la covid-19 : une « wild card » pour les prospectivistes

Les prospectivistes s’attachent à explorer et représenter les changements et évolutions possibles d’une société ou en son sein. Dans cette optique, les crises revêtent un intérêt particulier : ce sont des événements qui peuvent amorcer des tournants majeurs. Deux types de crises existent en prospective : les wild cards (cartes blanches) et les black swans (cygnes noirs).

Les wild cards sont des événements dont on sait qu’ils peuvent se produire, mais dont on ne sait rien sur le lieu, la date, ou encore les impacts potentiels. Ce sont des « inconnues connues ». La pandémie de la covid-19 est une wild card, en ce que le risque pandémique est connu, bien que son émergence et ses impacts soient imprévisibles.

Au contraire, les black swans sont des événements dont on n’a aucune idée et que l’on considère comme des « inconnues » : une chute de météorite, un affaissement de la croute terrestre, etc.

 

Retrouvez ce communiqué de presse sur le site du CIRAD


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18 mai 2021